Le Rekb de Sidi Ahmed Benyoussef

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Les pèlerins arrivent enfin ; les musiciens de Miliana allaient à leur rencontre, étendards de Sidi Ahmed Benyoussef déployés, en tête ; on appelait, on criait de partout ; on s’agitait, on courait, on allait et venait. Les rires, le gazouillement des oiseaux, les youyous, les cris, les appels, les pleurs d’enfants, les pas des chevaux, le bruit de la poudre au loin annonçaient une grande fête…La fusillade approchait. Personne ne passait plus sur la route ; les pèlerins arrivaient lentement ; ils étaient au nombre de six cents environ …

Puis un cavalier arrivait armé d’un beau fusil ; sa monture était blanche ; elle gambadait, hennissait ; le cavalier était vêtu d’un burnous tout rouge, en drap chamarré d’or ; il portait une belle gandoura de soie blanche cousue avec art, deux bottes de cuir « filali « , chamarrées de fils d’or, rouges comme le burnous et la selle ! Ce cavalier était le plus majestueux de tous ; il souriait sans cesse en guise de salut ; il donnait des conseils plutôt que des ordres ; c’était le chef du pèlerinage ; il était officiellement responsable de tout ; il devait veiller à ce qu’il n’y eût aucun accident ; c’était aussi, le Caïd, l’adjoint indigène du village d’Affreville.Derrière lui défilaient quatre à quatre, des cavaliers armés aussi de fusils ; ils étaient tous très propres, très blancs, impeccables ; leurs chevaux hennissaient, tiraient à eux les guides, voulaient s’enfuir au galop ; eux, les retenaient avec joie, avec fierté.

Après les cavaliers c’étaient les Aïssaoua avec leurs tam-tams et leurs flûtes de roseau ; les Amamrya confrérie religieuse dont les adeptes sont remarquables par la faculté qu’ils ont de trembler de tout leur corps, d’avaler le feu ; après c’étaient les glaagli, musiciens de la plaine qui jouent de flûte et d’un instrument en forme d’une jarre dont le fond est fait d’une peau tendue. Ensuite c’était la musique de Miliana, musique citadine, comprenant des ghaîtas et des thebals ; les premières sont des sortes de hautbois et les autres des tambours recouverts d’une étoffe rouge.

Tout ce monde alla au marabout Sidi Ahmed Benyoussef ; à la cour extérieure du monument, garnie de treilles, il y avait des cafés maures, des marchands de fruits, de gâteaux, de beignets de jouets ; une grande animation régnait partout. On s’installait dans les cafés ; on se répandait dans les diverses boutiques, installées là pour deux ou trois jours, la durée des fêtes

Pèlerins et Milianais pénétrèrent dans le Marabout par la grande porte verte, célébrée par un chant religieux ; le grand minaret s’élevait là, à côté, dans un coin de la grande mosquée de la ville, ce temple du silence, du repos, de l’adoration de l’Etre invisible. On pénétra par le corridor et l’on se trouva sous une large galerie à trois côtés ; celle-ci était soutenue par beaux piliers sculptés et peints en vert ; la cour avait en son milieu une grande et admirable vasque ; quelques orangers répandaient de l’ombre dans cette vaste cour carrée…

Toutes sortes de musiques étaient réunies, jouaient chacune à sa façon, créant la joie parmi les assistants exaltés ; on était tenté de rire follement, aux éclats, de danser, d’aller prier pour la gloire de Mahomet ! Dès que répertoire musical était à demi épuisé, le silence se faisait un moment ; on rapportait les étendards des marabouts de Miliana et d’Affreville pour les vendre aux enchères publiques, au profit de Sidi Ahmed Benyoussef. Mais la possession des drapeaux ne durait que quelques minutes ; car les acquéreurs devaient les remettre quelques minutes après. Après, c’étaient des prières et des chants religieux pour tous les musulmans : (les orphelins, les infirmes, les prisonniers, les endettés, les morts…) ; cette cérémonie terminée, chacun pouvait aller où il le voulait ; mais le soir on devait se réunir là pour assister aux amusements offerts par les Amamrya et les Aïssaoua ; ensuite des dévots devaient réciter des versets du Coran, dire des prières, et chanter des psaumes durant toute la nuit.

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Extrait adapté du Roman de Hadj Hamou : « ZOHRA, LA FEMME DU MINEUR » (1925)

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